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VOL DE BÉTAIL

LE PRAPS SENEGAL S’INVESTIT DANS LA PREVENTION

Oumar a perdu la vie, parce qu’il a osé s’opposer à des voleurs qui voulaient emporter son troupeau. Nayel est devenu un déséquilibré mental, parce qu’il a perdu plus de 300 têtes de bœufs en une nuit. Ngoura s’est suicidé parce que son patrimoine parental a disparu, sur les parcours de la transhumance sans laisser de traces. Sa femme et ses trois enfants orphelins sont passés d’une vie paisible et solvable à une vie misérable. Ces exemples qu’on peut multiplier à profusion, ne sont plus, hélas, des scénarios de films fiction ! Ils peuplent le monde pastoral et hantent les nuits des pasteurs et des agropasteurs.

Le rideau entre l’opulence et la pauvreté est devenu une frontière poreuse pour un grand nombre d’éleveurs du fait d’un fléau qui a traversé tous les âges du pastoralisme et qui tend à épouser les contours du gangstérisme économique. Le vol de bétail dont il s’agit, prend, en effet, des proportions inquiétantes au Sénégal. Il est, sans conteste, l’une des contraintes majeures au développement de l’élevage. Il est, à juste titre, considéré comme un crime par la législation nationale (Loi n° 2017-22 du 22 mai 2017 modifiant la loi n° 65-60 du 21 juillet 1965 portant Code pénal). A n’en pas douter, il constitue une grave atteinte à la sécurité alimentaire et nutritionnelle et à l’amélioration des moyens d’existence des communautés pastorales.

Les lourdes pertes induites par le vol de bétail tuent, à petit feu, l’économie pastorale. Très bien organisés, les voleurs bénéficient de complicités multiples et agissent en réseaux. Ils ont des modes opératoires qui dépassent le niveau de prévention des éleveurs et de leurs organisations faîtières. Leur capacité d’intimidation détonne et installe la peur dans le camp des victimes qui renoncent à les dénoncer par crainte de représailles. Le vol de bétail ferait perdre au moins deux milliards de francs CFA par an aux éleveurs, selon des statistiques à documenter.

Au plan anthropologique, le vol de bétail est une caractéristique culturelle des peuples pasteurs. Il est, pour ainsi dire, un phénomène aussi vieux que les premières civilisations pastorales. Jadis pratiqué sous forme de razzia, il permettait de se procurer ou de récupérer du bétail à moindre frais. Le phénomène était ensuite étroitement lié à des pratiques coutumières et culturelles (manifestation de bravoure et/ou de virilité masculine). Dans le contexte actuel, le rite culturel a tourné au drame. Il relève d’une profonde crise sociale et contribue à effriter les familles ! Les mobiles peuvent aussi revêtir des habits sociologiques ou ethnologiques. La recherche effrénée de bien-être dans la société actuelle, peut être un déterminant qui anime les auteurs de vol.

Parfois, les acteurs de l’élevage citent de longues listes de facteurs amplificateurs dont certains relèvent de l’usage d’éléments surréalistes renversants. Le recel lui, est un phénomène bien réel. « Le receleur fait le voleur », dit l’adage ! Effectivement, les voleurs et les receleurs sont bien organisés et constituent une équipe très soudée. Ils se relayent dans le processus de vol, de facilitation, de dissimulation des preuves et d’écoulement des animaux volés. Les receleurs les plus radicaux sont les bouchers qui abattent l’animal et éliminent toute trace permettant de le retrouver. Rien qu’à Dakar, les membres de l’Association nationale des professionnels du bétail et de la viande (ANPROBVS) ont fait état de l’existence autour du foirail des petits ruminants de Pikine, de plus de 42 sites d’abattage clandestins, dans lesquels, les « bouchers » ne sont jamais inquiétés. De l’avis même des membres du bureau de cette association, la moitié des abattages de Dakar est d’origine clandestine.

Le recel de bétail volé concerne aussi les cérémonies familiales et religieuses pendant lesquelles plusieurs sujets sont abattus en une journée, sans que les gens s’interrogent véritablement sur leur provenance. De même, malgré leur importance stratégique et commerciale, les marchés hebdomadaires sont le lieu de beaucoup de transactions douteuses. Les marchés transfrontaliers entre le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau sont les plus incriminés, car leur situation géographique ne facilite pas la surveillance et la recherche d’animaux volés.

A ces facteurs, s’ajoutent le désespoir de ne pas retrouver les animaux volés et le doute quant aux chances d’obtenir des réparations. Les nombreux déplacements vers les tribunaux pour assister aux procès et les dépenses financières induites pour la victime qui a d’autres besoins à satisfaire, la perte de temps et les lenteurs des procédures judiciaires, bref, ce sont autant de facteurs qui atrophient la dénonciation ou l’action en justice. Les pasteurs considèrent les cas d’acquittement ou de libération de voleurs comme étant une preuve de complicité de la justice avec les malfaiteurs. Les propos suivants avancés par bon nombre d’éleveurs, corroborent amplement cet état d’esprit. « Si vous attrapez votre voleur et si vous l’amenez à la gendarmerie, il retourne le premier au village et peut vous attaquer à tout moment pour se venger ».

Conscient des conséquences, parfois, désastreuses du vol de bétail, l’Etat, armé d’une forte volonté politique de promouvoir l’élevage, déploie des efforts considérables afin de juguler le phénomène. Outre la criminalisation du vol de bétail, la loi inflige aux voleurs d’animaux une amende conséquente. Cette amende est égale au quintuple de la valeur du bétail volés, sans pouvoir être inférieure à 500.000 FCFA. A ces efforts juridiques et légaux, s’ajoute la mobilisation des forces de sécurité et de défense sur l’étendue du territoire national.

De même, le ministère de l’Elevage et des Productions animales est à la quête permanente de solutions pour éradiquer, sinon atténuer le phénomène. La recherche de solutions techniques et technologiques pour l’identification des animaux se poursuit parallèlement aux séances de sensibilisation contre le vol de bétail. Il s’agit, entre autres, du bouclage des animaux, de la pose de puces électroniques et de l’assurance agricole. Pour renforcer l’arsenal, il a été initié un comité national de réflexion sur la prévention et la lutte contre le vol de bétail regroupant tous les acteurs directement et indirectement concernées par le développement de l’élevage et du pastoralisme.

Le plus important, c’est l’implication des populations à travers la création de comités de veille, de prévention et de lutte contre le vol de bétail, particulièrement dans les zones transfrontalières. Ces comités de veille ont été dotés par le Projet régional d’appui au pastoralisme au Sahel (PRAPS) en bottes, lampes torche de 400 mètres de portée et sifflets. Mieux, pour documenter les expériences locales des différents comités, le PRAPS a financé une étude visant à valoriser davantage les initiatives réussies et en faire des sources d’inspiration des politiques de lutte contre le vol de bétail.

L’étude de capitalisation commanditée par le PRAPS, porte sur les causes du phénomène du vol de bétail, ses facteurs amplificateurs, ses conséquences et les bonnes pratiques entreprises à différents niveaux pour endiguer le fléau et ses impacts. Ce travail a été entrepris par le PRAPS dans le cadre de sa composante « gestion des crises pastorales. » Le projet s’est engagé dans un processus de capitalisation de ces bonnes pratiques dans une perspective de réplication dans ses zones d’intervention. Les meilleures pratiques ont été partagées, avant leur passage à l’échelle, très bientôt.

Or, l’élevage pastoral a toujours été une activité d’appoint durant les périodes difficiles de l’année. Pendant les soudures ou lorsque l’agriculture enregistre des contre-performances, les ménages ruraux vendent une partie de leur bétail pour se procurer des produits alimentaires et faire face à certaines dépenses quotidiennes de la famille (habitat, habillement, éducation, santé, loisirs, baptêmes, mariages, funérailles, etc.)

LES DIX COMMANDEMENTS POUR ATTENUER LE VOL DE BETAIL

1. Utiliser le téléphone portable pour partager rapidement les informations et les caractéristiques des animaux volés avec les autres comités de veille, les chefs de village, les collectivités locales et les forces de sécurité.

2. Eviter d’utiliser immédiatement les radios communautaires et les médias de masse, car les voleurs et leurs complices font partie des auditeurs qui reçoivent les informations.

3. Parcourir les abattoirs et les marchés hebdomadaires pour effectuer des contrôles systématiques sur tous les animaux destinés à l’abattage.

4. Faire connaître et enregistrer les associations et comités de vigilance au niveau du ministère de l’Intérieur pour les rendre légaux et légitimes devant les acteurs y compris l’administration et les autorités religieuses.

5. Déployer une large campagne de plaidoyer et de communication afin de juguler le vol de bétail et confondre les voleurs démasqués.

6. Vulgariser les bonnes pratiques recensées en y associant les forces de sécurité et de défenses, les collectivités territoriales, les femmes, les jeunes, les chefs de village et les associations professionnelles du bétail et de la viande.

7. Initier un pool d’avocats gracieusement mis à la disposition des comités de lutte contre le vol de bétail pour les assister, les défendre et les conseiller en cas de besoin.

8. Vulgariser les procédures du code pénal et du code de procédures avec toutes les nouvelles modifications apportées et visant, entre autres, à criminaliser le vol de bétail.

9. Impliquer les Organisations pastorales dans l’identification et l’assurance du cheptel. Généraliser la lutte contre les abattages clandestins et mettre en place un plan de reconversion et d’intégration des bouchers clandestins.

10. Appliquer avec rigueur les contrôles sur les mouvements de bétail y compris la transhumance, en application de la réglementation sanitaire et l’identification des transhumants et de leurs animaux

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